Effriter le capitalisme
cultiver la créativité, transformer la colère
Commencer avec une petite habitude
Après avoir passé l’année 2024 à ne jamais avoir d’espèces sur moi, j’ai décidé en 2025 de faire l’effort de tirer de l’argent toutes les quelques semaines. J’utilise cet argent pour payer un maximum de commerçant.e.s et pouvoir à nouveau donner dans la rue1 .
Lorsque j’étais enfant, l’un des savoirs collectif était que l’on pouvait toujours faire faire de la monnaie dans une boulangerie. Ce savoir est aujourd’hui caduque. J’ai pleinement pris conscience de cette nouvelle réalité il y a quelques mois, lorsque j'ai réglé en espèce pour acheter un sandwich dans une boulangerie et que j’ai vu le regard de la boulangère s’illuminer. Elle était heureuse d’avoir de la monnaie et elle avait bien raison, car utiliser des espèces en 2025 est une forme concrète de résistance au système actuel.
Aujourd’hui le paiement sans-contact2 , par carte physique ou sur téléphone, est devenu le moyen le plus courant pour effectuer des achats quotidiens de moins de 50€. C’est aussi devenu une façon de donner à nos banques toutes les informations sur nos faits et gestes ainsi qu’une petite commission sur chacune de nos transactions.
De façon discrète et efficace, les “progrès” technologiques en matière de paiements nous font renoncer toujours un peu plus à notre vie privée ainsi qu’à notre capacité à faire du lien. En échange nous gagnons en vitesse.
Comme les enfants qui pleurent et dont on détourne l’attention, on nous donne plus d’outils pour accélérer en espérant nous faire oublier que nous allons droit dans le mur. Regarde, tu ne sais pas pourquoi tu fais ce que tu fais, tes taux de malaise et d’angoisse augmentent chaque jours, mais tu fais tout ça encore plus viiiiiiiite !
Pour ralentir le temps il faut reconnecter avec l’espace
Dans un monde obsédé par l’optimisation pour augmenter la vitesse de production au prix de nos vies, la manière la plus efficace pour ralentir est de se réaligner avec l’espace physique3 . L’espace nous impose le temps incompressible lié aux limites de notre enveloppe physique, de parler aux autres sans pouvoir augmenter leur vitesse d’élocution, et surtout, l’imprévisible4.
Utiliser de l’argent physique, c’est manipuler des objets, c’est devoir chercher sa monnaie, c’est générer des secondes d’attentes pendant lesquelles une phrase “inutile” peut être échangée, et c’est chercher à collaborer
- j’ai 1 euro 20 si vous voulez ?
- ah oui, volontiers !
Les micro-collaborations entraînent notre muscle du lien et diminuent celui de la peur de l’autre. Les micro-interactions nous rappellent que l’on peut ouvrir la bouche et faire sortir des sons de notre gorge grâce à nos cordes vocales, et parfois même nous permettent de parler à des personnes qui évoluent dans d’autres réalités que nous et qui pourtant existent à quelques mètres de nous.
Tout ceci semble banal, pourtant j’ai dû conscientiser tout cela.
Comme tout le monde, j’aime utiliser mon temps sur des choses qui me semblent choisies et précieuses. Payer quelque chose à quelqu’un me semblait relever de la transaction factuelle et donc diminuer le temps passé à faire ces transactions me semblait être un progrès. Si j’écris ce texte aujourd’hui, c’est grâce à des personnes5 autour de moi qui ont pris de leur fameux temps pour m’expliquer pourquoi elles faisaient l’effort de tirer de l’argent puis de payer en espèce, et qui m’ont ouvert les yeux et le coeur.
Tous les jours la vie me rappelle que nous sommes liéx, pas parfois, pas sur certains aspects, mais tout le temps. Pour notre malheur et notre bonheur. Et pour notre créativité aussi. Ralentir, se décaler d’un pas, regarder ce qui se passe à toute vitesse et se demander si ce flot d’informations nous emmène là où on veut aller, conscientiser ses choix, les partager à d’autres et peut-être les inspirer, créer une déviation, toutes ces étapes quand elles se touchent deviennent un acte créatif. Et les actes créatifs permettent d’écrire une histoire que personne n’avait prédit.
Créer sa façon de vivre au monde, la partager avec celleux que nous aimons et voir ce qui émerge de cette mise en commun c’est une façon saine et joyeuse de transformer la colère générée par toutes les injustices et les violences que nous subissons ou dont nous sommes témoins quotidiennement.
Prendre le temps de tirer de l’argent à un distributeur et payer en espèce, c’est faire le choix du monde rugueux, non-stérilisé et imprévisible. C’est faire le choix du monde vivant.
Il était une fois une planète, et maintenant nous vivons sur une propriété privée
L’argent occupe une place majeure dans nos vies, que nous le voulions ou pas. On nous oblige à en produire, on nous oblige à en être dépendant.e, et on nous rappelle constamment qu’en France, mieux vaut être une personne horrible avec beaucoup d’argent qu’une personne saine sans le sous. La société dans laquelle nous vivons tient sur la terreur collective que notre droit d’exister est lié à notre capacité à payer et que si nous ne pouvons pas le faire, nous avons intérêt à être entouréx de personnes qui le feront pour nous sinon c’est ciao bye bye.
C’est là où le “progrès6” nous a mené.
Nous avons transformé une planète qui était à toustes en propriété privée sur laquelle nous sommes locataires et où nous devons payer tous les jours pour manger et dormir7.
Tout cela est aussi absurde qu’intenable. Les choses vont changer et nous avons tous les jours la possibilité de ralentir, de regarder où va le flot, de faire un pas de côté et de choisir comment nous souhaitons participer.
Le vote-papier ne compte officiellement plus depuis le 7 Juillet 20248 en France. Une poignée de personnes accumule le pouvoir et partage une vision unilatérale : la France est aux riches et aux puissants. Les gueux.se.s, cessez de faire du bruit et obéissez.
Exprimer sa créativité grâce au Vote-Argent
Il y a un vote que les riches comprennent très bien, c’est le vote-argent. Nous en avons peu, nous en avons de moins en moins, mais tous les jours nous pouvons voter en décidant où nous dépensons nos sous et comment.
C’est une activité joyeuse qui donne du sens au fait d’avoir de l’argent. Car l’argent à la base est un outil pour faire circuler des outils, des cultures, des informations, de l’amour. Maintenant ça n’est plus que de l’argent à accumuler.
Alors certes, quasiment toutes les entreprises actuelles et leurs boards et leurs PDG sont des personnes qui se nourrissent de l’exploitation et de la destruction, mais que cela ne nous empêche pas d’utiliser notre pouvoir pour soutenir toutes les personnes qui font le travail de ne pas être des agresseurs, sous les formes multiples que l’agression peut prendre.
Conscientiser et affiner son vote-argent implique de parler aux autres, de se renseigner sur les personnes à qui on donne son argent et parfois de faire le travail long et fastidieux de changer ses comptes bancaires, sa connexion internet, le supermarché où on fait ses courses9.
Autrement dit, conscientiser son vote-argent c’est ouvrir l’espace à la créativité. Et oui, car tout est lié. Lorsque l’on a des contraintes qui nous limitent, et le désir de faire exister quelque chose qui n’existait pas avant, on se retrouve face à la grande chance de pouvoir créer.
Quelques utilisations créatives du vote-argent
Début décembre 2024, le président Sud Coréen a accusé les membres de l’Assemblée Nationale de soutenir la Corée du Nord et a déclaré la loi martiale10 . Des milliers de sud coréens sont descendues dans les rues pour protester.
Les sud coréens qui ne pouvaient pas aller dans la rue ont utilisé leur vote-argent de façon créative pour soutenir les manifestant.e.s qui attendaient dans le froid : iels ont prépayés des cafés et des snacks11. Les manifestant.e.s pouvaient se rendre dans des cafés et récupérer à boire et à manger, sans avoir à dépenser d’argent. L’économie tourne pour faire tomber le pouvoir. C’est super. Je suis absolument fan de cette initiative qui crée des liens entre celleux qui ont l’argent mais pas les moyens d’être présent.e.s, et celleux qui mettent leurs corps en danger et utilisent leur temps. Les sud coréens ont triomphé, le président a été destitué.
Début avril 2025 en Turquie, le président Erdogan a décidé de faire arrêter le maire d’Istanbul, son principal rival pour les prochaines présidentielles, de faire annuler son diplôme universitaire pour qu’il ne puisse pas se présenter aux élections, et de mettre en prison des centaines de personnes opposées au régime. En parallèle des nombreuses manifestations dans les rues, les citoyen.ne.s ont mis une journée de boycott totale des achats12, appelant tout le monde a ne pas dépenser d’argent. Au fur et à mesure des semaines, le boycott s’est développé et organisé via les réseaux sociaux. Tout le monde est en prison et Erdogan n’est pas prêt de lâcher le trône, mais ce que je vois dans ces jours de boycott des dépenses c’est la brèche créative mise en place par les citoyen.ne.s turc dans une société épuisée financièrement après des décennies de crise financière sévère. Les gens se parlent à travers ces actions, et surtout iels aussi ont compris que pour frapper lorsqu’on nous ligote, il reste l’argent.
Dans le numéro 17 de la Déferlante intitulé TRAVAIL, j’ai découvert qu’en 1975 90% des femmes avaient fait la grève en Islande13, parce que quand même, marre de tout faire pour zéro droits. La journée de grève provoqua la quasi fermeture du pays. Je vous invite à vous renseigner et à lire sur cette journée épique qui m’a donnée personnellement une idée :
Le mois de la redirection
En janvier c’est dry january, le lundi c’est meatless monday, en octobre c’est octobre rose. Je rêve qu’on organise un mois du vote-argent, où on redirige son argent consciemment pour soutenir les chef.fe.s cuisinier.e.s, les artistes, les commerçant.e.s, les associations que l’on veut voir tenir et grandir. Un mois où on en profiterait pour terminer les contrats avec les entreprises qui nous ont attrapés et dont on désapprouve la redirection du capitale.
Je n’ai pas encore trouvé un nom qui claque, mais j’ai trouvé un mois, on pourrait le faire en mars, loin de Noël et avant l’été, quand le printemps approche et qu’on sent l’appel du soleil et l’éveil du feu couler dans nos veines.
C’était ma contribution créative à l’effritement du capitalisme, si cela vous inspire, suivez votre fil créatif et dans tous les cas, n’oubliez pas que vous pouvez allez tirer des sous au distributeur et payer avec des espèces.
Je terminerai avec la phrase la plus puissante que j’ai lu ce mois-ci, écrite par une citoyenne de 23 ans en colère
Aujourd'hui je suis seule à écrire, mais non seule à le penser.
Eleonore Patery a transformé sa colère en acte créatif en mettant en ligne une pétition pour protester contre la loi duplomb. Elle n’avait pas de stratégie de communication, pas de réseau influents, cette pétition n’aurait dû aller nulle part, comme tant d’autres pétitions. Mais dans tout acte créatif réside la possibilité de l’imprévisible. Personne n’aurait pu prévoir ce qui allait se passer et c’est là que réside toute la magie de la vie.
12 jours plus tard, nous sommes à un million six cent cinquante mille citoyen.ne.s qui ont fait l’effort de se connecter via France Connect pour dire “on est ensemble”. Si vous ne l’avez pas signé, c’est ici.
La grande leçon de cette dernière année est que nous ne sommes pas seulx, et même si le gouvernement actuel a décidé de bloquer toutes les formes de participations citoyennes pour n’en faire qu’à sa tête, nous allons de plus en plus vite pour transformer notre colère en brèches créatives.
Il est temps d’effriter le capitalisme joyeusement. Quelle sera la prochaine brèche ?
À vos créativités, prêt.es, partez
Nathalie
PS : pour les nouvelles et nouveaux arrivant.e.s
Vous êtes nombreux.se.s à vous inscrire à ma newsletter même si j’écris rarement. Vous l’aurez peut-être remarqué mais j’utilise l’écriture inclusive, je fais des fautes d’orthographes, et je suis politisée. Je suis aussi plein d’autres choses car comme vous, je suis faite de paradoxes et de complémentarités.
Toutes ces caractéristiques sont liées par un désir qui m’anime : vivre dans un monde créatif et généreux. Mon travail artistique consiste à avoir une vie qui m’intéresse pour pouvoir avoir l’énergie de créer avec ma planète et peut-être co-vivre avec vous. Cette newsletter participe à la construction de mon écosystème protopique.
Mon but n’est pas de vous convertir à mes idées ni de vous offusquer, mais de vous partager qui je suis pendant que je grandis, en espérant que cela vous donne de la matière pour développer vos réflexions, votre créativité, et que vous veniez ensuite partager vos résultats avec nous. Autrement dit, que nous vivions nos vies uniques et éphémères tout en étant en contact parfois.
Alors bienvenue !
Si vous avez lu jusqu’au bout, merci beaucoup.
Si vous voulez en savoir plus sur mon travail, j’ai un site.
Lille est une ville avec un nombre extrêmement élevé de personnes vivant dans la rue. Si vous prenez un verre en terrasse ou si vous êtes dans un parc, l’habitude est de voir passer entre 5 à 10 personnes qui vont vous demander de l’argent.
Sans-contact, temps libre, forces de l’ordre… tout est dans les termes.
Je cite pour ce sous-titre le biologiste Olivier Hamant, qui fait circuler depuis quelques années maintenant la notion de Robustesse comme solution inspirée du vivant pour survivre et bien vivre le monde dans lequel nous vivons actuellement, le monde fluctuant. Je vous invite à écouter ce podcast très accessible, puis à creuser à votre guise ce sujet : Antidote au culte de la performance, la robustesse du vivant avec Olivier Hamant.
En ce sens, toutes les rencontres qui demandent à des humain.e.s d’être présent.e.s physiquement pendant un temps donné sont a favorisé et cultiver. Si vous voulez ralentir le temps et que vous ne savez pas comment faire, je vous recommande d’allez voir des spectacles vivants, des concerts, des conférences, et de venir aux soirées Circulation.
Un merci spécial à Marie F. qui a été mon point de bascule grâce à son engagement constant et passionné sur le sujet
peut-être serait-il temps de changer la définition de ce mot, ou de changer de mot pour qualifier ce que l’on appelle “le progrès” aujourd’hui.
À quand la monétisation de l’oxygène.
Date à laquelle nous avons réalisé que nous étions encore des millions à partager des valeurs sociales et de solidarités. Date à laquelle le Nouveau Front Populaire est arrivé en tête des élections législatives. Date à laquelle l’actuel homme à la présidence a décidé d’ignorer les résultats et de quitter encore un peu plus la démocratie.
Au hasard : BNP Paribas, SFR, Carrefour financent le génocide palestinien et l’implantation de colonies (illégales donc) israéliennes. Je les ai quitté.
Prochain mouve de Manu-poigne-virile
La grève des islandaises - LES REINES
Très bon choix mars, un mois plein de sève guerrière et bouillonnante ! ("On vous aide à quitter la BNP" comme les pharmaciens qui vous aident à arrêter de fumer 😁)(tiens d'ailleurs ce serait l'occasion de promouvoir les cercles des Capitalistes Anonymes !)
V.
Merci pour cette newsletter qui ouvre des brèches !
Bravo les islandaises ✊
Ça me fait aussi penser à la grève féministe de 2018 en Espagne, en réaction aux violences sexuelles à Pampelune, qui a fait aboutir en 2022 sur une loi sur le consentement 💪 (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-feminisme-l-avant-garde-espagnole)